J'adorais cet hôtel; très "vieille France", chic et feutré; je m'y rendais comme on va en retraite, quand mon esprit n'arrivait plus à absorber mon travail; quand je ressentais si fort les angoisses et les pulsions de mes patients que j'avais la sensation de ne plus pouvoir m'en détacher. J'y étais cette semaine là; c'était pire que d'habitude, j'étais envahie d'images sordides et mes oreilles résonnaient encore des horreurs entendues. Je ne dormais plus, une ombre me suivait, je le sentais. Prise de vertiges fréquents et de maux de tête, je restais cloîtrée dans ma chambre, essayant de redevenir la personne rationnelle que j'étais auparavant; les jours passaient et l'ombre devenait précise, un visage se dessinait peu à peu et je l'entendais murmurer; elle me disait que j'avais tort, que EUX savaient, qu'ils avaient raison, que c'était ça, la réalité. Me serais-je donc fourvoyée pendant toutes ces années, ma vision du réel était-elle la bonne? Ce jour là j'avais décidé de sortir de ma chambre et d'aller dîner au restaurant de l'hôtel; table impeccable et nourriture exquise comme d'habitude; ce qui avait changé c'est que je n'étais plus seule; l'ombre était devenu moi, je ne l'entendais plus, j'étais en elle. Au long du repas j'avais observé tous ces habits bariolés, toutes ces gesticulations stériles et entendu ces bavardages sans âmes; j'étais partie vers 23h, le sourire aux lèvres avec un étrange sentiment de libération. Ma chambre était devenue un vaste chantier semé de morceaux de miroir et de tapis déchirés. Je m'étais couchée sur le lit et j'attendais; le plafond semblait vouloir m'avaler, me gober. La déflagration se produisit quelques temps plus tard; il y eu les hurlements puis les gens affolés qui couraient dans les couloirs; les murs se fendaient, les porcelaines se brisaient. Le chaos avait commencé; MON chaos; la voix me disait que c'était bien, que j'avais fais mon devoir, que je pouvais partir.
"L'Hôtel Y. a été dévasté par l'explosion d'une bombe, visiblement fabriquée par une habituée de cet établissement, le Dr.X; nous n'en savons pas plus pour l'instant, ici Miss.S pour Trash TV, à vous l'antenne".
A présent je suis là, dans cette pièce blanche, immaculée et sans âme; ils me disent que ça n'est pas bien, que j'ai fais beaucoup de mal; j'ai noué un morceau de mon drap de lit soigneusement autour de ma gorge; je vais serrer, serrer.
Je veux savoir la vérité, je veux revenir à la réalité; mais sera t'elle vraiment la réalité ou juste un rêve encore inachevé?